La Grèce en été : l’art de paraître libre

La Grèce en été : l’art de paraître libre

par Vassiliki Poula
Photographies : Maria Sidiropoulou

Les vacances d’été dans les Cyclades ont longtemps offert une expérience idyllique à grande échelle. Elles ont réussi à nous familiariser avec une lumière, un paysage et un rythme de vie inhabituels pour ceux d’entre nous venant des villes de Grèce ou de l’étranger.
Cette étrangeté, pourtant, n’était pas imprévisible : elle reposait sur une promesse de liberté qui, chaque fois, se réalisait.

Peu à peu, cette condition change sur de nombreuses îles. Nouvelles constructions, embouteillages, coupures d’eau ou d’électricité : autant de perturbations qui brisent les rythmes familiers. Dans le même temps, elles rendent le sentiment de liberté plus « performé » qu’éprouvé : l’expérience n’est plus spontanée, mais constamment interprétée.
On voit une plage vide et on se demande si c’est le signe d’un recul du tourisme. On déguste un plat local dans un pot en terre cuite et l’on s’interroge : son authenticité est-elle naturelle ou mise en scène ? Ces nouvelles conditions imposent une vigilance qui empêche le vécu fluide et simple.

La Sifnos semble encore résister à cette disparition de la spontanéité cycladique. En tant que visiteuse, même en cherchant des signes d’une homogénéisation touristique, je n’en trouve pas de preuve irréfutable : il semble encore y avoir de la place pour tous.
Des chambres économiques avec cafetière à briki, rideaux en dentelle et serviettes rêches coexistent avec des hôtels si raffinés qu’ils atteignent ce « luxe tranquille » fait de tons terreux et d’une esthétique enracinée, loin du tape-à-l’œil.
Les tavernes locales, où l’on dîne en maillot de bain à 21 h autour d’un plat de pois chiches et de fromage manoura, cohabitent avec des wine bars où il faut réserver des semaines à l’avance pour manger la même manoura, en demi-portion et au double du prix.
Les plages où l’on étend sa serviette pour plonger depuis un rocher côtoient celles où l’on paie le transat, la serviette propre et le cocktail au nom branché.

Mais même à Sifnos, cet équilibre est plus fragile qu’il n’y paraît. Les signes apparaissent lorsqu’on regarde au-delà du vécu du visiteur, vers celui du local.
C’est justement sur cette expérience que nous avons concentré notre étude de terrain, menée avec le 1830 Lab en juillet dernier, dont les conclusions ont été présentées lors du sommet Reimagine Tourism organisé par Kathimerini les 18 et 19 novembre au Centre Culturel de la Fondation Stavros Niarchos.

Lors d’une discussion sur l’île, un habitant permanent a dit une phrase dont la sobriété absolue a frappé :

« Je ne sens plus que l’île m’appartient pendant les mois d’été. »

Je pensais : ce n’est pas possible, il doit bien avoir une plage cachée, une taverne sans réservation, un café de village, un sentier tranquille.
Jusqu’à ce que nous commencions à observer de plus près ce que le visiteur ne voit plus ou considère comme normalisé : les embouteillages, l’odeur des gaz d’échappement qui domine celle du schinos (lentisque), les petites tensions pour une place de parking, les attentes au centre de santé.
Pour le visiteur, ce sont de simples désagréments de vacances ; pour l’habitant, c’est son quotidien – désagréable, répété, usant

D’autres problèmes restent invisibles aux yeux du touriste. Il ne se rendra pas compte que l’eau peut être coupée pendant des heures, les hébergements touristiques étant prioritaires. Il n’entendra pas que les cloches des chèvres se taisent peu à peu, car les terres d’élevage changent de mains et de vocation. Et quand il se réveille dans sa maison vitrée avec vue panoramique, il ne réalise pas que cette ouverture visuelle efface celle, plus intime, de la petite fenêtre cycladique – qui voyait moins mais contenait davantage.

L’exclusion du local n’est donc pas qu’il ne peut plus nager ou manger où il veut, mais que le rythme même de sa vie ordinaire change : se déplacer, se soigner, être servi devient plus difficile. C’est cela, le « je ne sens plus que l’île m’appartient » : non pas une perte d’accès, mais une érosion de la certitude d’appartenir à un lieu qui vous accueillait sans condition.

Bien sûr, cette transformation a apporté des bénéfices : une économie locale dynamique, des revenus, des emplois qui permettent aux habitants de rester. Mais ce n’est pas parce qu’ils se sont enrichis qu’il faut ignorer leur malaise – et ce, pour deux raisons.

Premièrement, par principe. Le fait que les habitants profitent du tourisme ne signifie pas qu’ils doivent en subir la punition morale d’une aliénation.
Dans un monde idéal, la conscience individuelle suffirait à préserver la durabilité ; dans le monde réel, c’est au gouvernement d’assurer que le bien commun ne repose pas sur la bonne volonté des individus, mais sur des règles justes et appliquées.

Chaque piscine qui pousse dans les Cyclades, chaque jardin luxuriant qui gaspille l’eau, chaque baie vitrée qui dénature le paysage, chaque nouvelle route ouverte pour justifier un droit à bâtir au milieu de nulle part : tout cela relève de choix individuels, certes, mais la responsabilité majeure incombe à l’État, qui les autorise ou les tolère – par faiblesse du cadre légal ou, plus souvent, par absence d’application.

Deuxièmement, parce que le maintien de l’attractivité des Cyclades dépend de cette relation vivante entre lieux et habitants.
Lorsque les résidents, plus aisés mais détachés de leur territoire, perdent leur lien avec lui, la liberté que recherchent les visiteurs s’affaiblit.
Non pas parce que des habitants heureux doivent être les figurants du décor, mais parce que le charme de l’été grec repose sur des expériences non conçues pour le touriste, mais auxquelles le touriste était invité à prendre part.

Les témoignages recueillis à Sifnos montrent bien que le développement touristique n’est pas perçu comme incompatible avec l’authenticité.
La présence de confort moderne, d’expériences « mises en scène » ou d’options plus internationales ne nie pas l’identité du lieu – elle la met en danger seulement lorsqu’elle s’impose brutalement, au détriment du mode de vie local.
L’authenticité, au fond, est la capacité d’un lieu à conserver son regard propre sur le monde, à cultiver ses liens, ses rythmes et sa singularité.
Et la véritable perte d’authenticité ne vient pas du changement, mais du moment où un lieu n’a plus les moyens ni le soutien pour choisir comment il change.

La liberté que promet l’été grec est à l’opposé du laisser-aller.
Au lieu de consacrer notre énergie à la mise en scène d’une expérience touristique, investissons-la dans la protection attentive de l’essence même de cet été grec.


Reimagine Tourism in Greece est une initiative du quotidien Kathimerini qui vise à construire une stratégie de développement durable du tourisme en Grèce : promouvoir des pratiques responsables, soutenir les économies locales et préserver les trésors naturels et culturels du pays pour les générations futures.

 En savoir plus : reimaginetourism.gr

Vassiliki Poula, juriste et doctorante à l’Université d’Oxford sur les questions d’infrastructures, est directrice de contenu.

Christina Mavridis
christina@mavridis.fr